L’évolution de la gauche quant au rôle économique de l’État

Historiquement, la gauche se voulait interventionniste, avec beaucoup de régulations et de protections pour les ouvriers. L’élection de François Hollande en 2012 a renouvelé une politique d’intervention, avec sa promesse d’augmenter les impôts pour les plus riches à 75%. Mais, une nouvelle tendance de la gauche, plus libéral, incarnée par Emmanuel Macron, a revendiqué la libéralisation de l’économie et la réduction des déficits. L’ascension de Manuel Valls à Matignon a provoqué des divisions au sein du PS entre les socialistes les plus libéraux et les plus traditionnels « frondeurs » qui s’opposent à la privatisation économique. La gauche devient de plus en plus divisée tandis que la popularité du Front National ne cesse d’augmenter et menace l’héritage socialiste de la France.

La gauche, en particulier les socialistes et les communistes, envisageait depuis longtemps un État interventionniste. Cette idée d’une économie dirigée par l’État apparaît dans le programme du Parti Socialiste de 1972 qui a visé « l’appropriation collective des moyens de production. » Selon les socialistes, l’État doit nationaliser des industries essentielles comme l’énergie et l’acier car la nationalisation donne directement à l’État beaucoup de pouvoir économique et donc les moyens de protéger les intérêts des ouvriers avec la gestion de ces compagnies. De plus, la gauche voulait mobiliser les syndicats, surtout la CGT et la CFDT pour augmenter le pouvoir des ouvriers dans la gestion des grandes entreprises. À cette fin, l’État fonctionne comme un arbitre entre les syndicats et le patronat dans les négociations sur les salaires et la gestion des entreprises. Par conséquent, la gauche faisait intervenir l’État dans les relations intérieures des lieux du travail. Ce rôle interventionniste existait tandis que la gauche étendait les protections sociales, qui jouent un rôle important dans l’économie française. La sécurité sociale, la santé publique, l’assurance chômage représentent une partie significative des dépenses publiques parce que des socialistes comme Pierre Mendès France et François Mitterrand ont mis en pratique un programme de protections sociales en France.

Plus récemment, en 2012 le candidat du PS, François Hollande, a exigé pendant sa campagne électorale un renouvèlement de la politique de la gauche traditionnelle après 17 ans d’occupation de la présidence par la droite. Après la crise économique de 2008 et de 2011 en Europe, une vague gauchiste a mené à une gauche forte, prête plus qu’avant à redistribuer les biens économiques. En février 2012, Hollande a promis d’augmenter à 75% l’impôt sur le revenu pour les plus riches, et ce chiffre a provoqué un fort intérêt médiatique. Cependant, Le Figaro a rapporté que Hollande avait dû retirer pendant la campagne présidentielle sa déclaration de quelques années plus tôt qu’il « n’aimait pas les riches. »¹ Cette opposition aux riches indique une perspective ouvrière traditionnelle de la gauche. Donc, l’ascension de Hollande en 2012 à l’Elysée est apparu comme une renaissance d’une gauche interventionniste, « anti-riche » et valorisée par la crise économique.

Cependant, la situation économique depuis son élection s’est détériorée. Le taux de chômage a atteint les 10% de la population, soit une augmentation de 600,000 chômeurs depuis 2012.² Malgré sa promesse que « la courbe du chômage s’inversera d’ici un an » Hollande ne pouvait pas freiner la crise économique qui paralyse l’Europe depuis 2011.3 En plus, il a largement raté sa mise en pratique de ses réformes économiques. En 2013, le Monde a évalué les promesses de Hollande et a trouvé qu’il avait brisé ses promesses de réforme bancaire, d’imposition à 75% sur le revenu et de réduction du déficit à 3% du PIB.4 Mais l’échec de sa politique n’est pas complètement dû à sa seule action. Les règles européennes sur le budget exigent que le déficit fiscale ne dépasse 3% du PIB, alors que la crise économique a provoqué une hausse des dépenses de sécurité sociale et une baisse des revenus de l’État. Politiquement, son premier ministre, Jean-Marc Ayrault a eu du mal à unir le Parti Socialiste sur le sujet des réformes économiques. Au sein même du gouvernement, Ayrault a dû faire face à un combat politique avec Manuel Valls et Arnaud Montebourg et il a dû engager une « remise à plat de la fiscalité » à cause de la faiblesse de la croissance économique.5 Aux élections municipales de 2014, le PS a perdu un grand nombre des villes, relâchant au profit de la droite le contrôle des villes qu’il tenait depuis 100 ans.6 Le lendemain, Ayrault a démissionné et Hollande a nommé Valls à Matignon.

L’ascension de Manuel Valls marque un point d’inflexion dans l’évolution de la politique économique de la gauche. Valls, très populaire initialement, symbolise une gauche qui est plus libérale que socialiste. Le Monde a décrit Valls comme « clivant à gauche » et « vilipendé par ses camarades socialistes comme le ‘sarkozyste’ du PS. »7 Ces collègues se plaignent particulièrement de sa politique économique, qui ressemble à celle des sociaux-libéraux avec une priorité pour la réduction du déficit, la mondialisation, la compétitivité économique et la coopération économique avec l’Union européenne.8 Bien que Valls soit socialiste, il ne promouvait pas la nationalisation des entreprises ou l’expansion des droits des syndicats sur la gestion économique. Ces tendances libérales ont suscité un affrontement avec Arnaud Montebourg, le ministre de l’économie, qui a critiqué la politique économique gouvernementale. Après seulement 147 jours, Valls a présenté la démission de son gouvernement en août 2014.9 Hollande a renommé Valls à Matignon et Emmanuel Macron, ancien banquier et enfant prodige de l’aile libéral du PS, a remplacé Montebourg. Pourtant, les partis plus à gauche que le PS, comme les écologistes ou les communistes, ont exprimé leur scepticisme quant à un gouvernement libéral du PS. Par conséquent, la loi Macron,10 un projet de réforme pour libéraliser un grand nombre de secteurs de l’économie et améliorer l’efficacité de l’État, a provoqué des fortes divisions au sein du PS. Valls a ainsi été obligé d’utiliser l’article 49-3 de la Constitution pour faciliter l’adoption de la loi Macron.10 Cette débâcle a révélé des grandes divisions entre les leadeurs du PS et une partie de ses membres qui adhèrent à une idée plus interventionniste du rôle de l’État pour la gauche. Les socialistes qui s’opposent à la politique du gouvernement Valls 2 sont appelés « les frondeurs ». Martine Aubry et Benoît Hamon, ancien ministre du gouvernement Valls 1, mènent ce groupe de députés socialistes qui contestent la libéralisation de l’économie.11 Antithèse de leur projet économique, Emmanuel Macron a déclaré que « le libéralisme est une valeur de la gauche. »12 En réponse, les frondeurs lui ont refusé tout soutien. Toutefois, les frondeurs reconnaissent que l’abandon total du gouvernement Valls entrainerait la chute du gouvernement et l’ascension d’un gouvernement de droite et de centre. Hamon a expliqué ses sentiments vis-à-vis de Macron à Libération : « Moins d’Etat en France, c’est moins de République, et moins de République, c’est plus de Front National. »13 Mais dans le même article, le journaliste a poursuivit « les frondeurs ne veulent surtout pas prendre le risque de voter contre leur camp et pousser à la dissolution. Résultat : leurs propositions n’ont pas de traduction politique. »14 Donc, le parti socialiste fait face à la paralysie, avec Valls et Macron qui mobilisent le « pragmatisme » pour passer des mesures libérales avec beaucoup de difficultés. C’est donc autour de la question économique que la gauche se divise aujourd’hui. Macron incarne parfaitement l’aile libérale du PS, qui valorise l’efficacité et la réduction des déficits, ainsi que la réforme de la fiscalité plutôt que l’amélioration directe des conditions des ouvriers, l’objectif historique du socialisme. Les frondeurs s’opposent à cette évolution mais ne possèdent pas le pouvoir politique pour monter une opposition électorale contre Valls et Macron. En même temps, la croissance économique reste faible et le Parti Socialiste perd sa popularité au profit du FN, mettant dans l’incertitude l’avenir du PS qui manque d’attachement à ses racines et à sa tradition philosophique, dont découlent des désaccords fondamentaux sur son programme économique.

Un article de Garrett Hinck


1 “François Hollande veut imposer les très riches à 75%,” Le Figaro, le 27 février 2012.

http://elections.lefigaro.fr/presidentielle-2012/2012/02/27/01039-20120227ARTFIG00676-francois-hollande-veut-imposer-les-tres-riches-a-75.php

2 Landré, Marc. “Le taux de chômage franchit la barre des 10%,” Le Figaro, le 20 mars 2012.

http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2015/03/04/20002-20150304ARTFIG00293-le-taux-de-chomage-devrait-franchir-la-barre-des-10.php

3 “Promesses tenues et brisées: le bilan 2013 de François Hollande,” LuiPresident.fr blog, publié

par Le Monde le 2 janvier 2014. http://luipresident.blog.lemonde.fr/2014/01/02/promesses-tenues-et-brisees-le-bilan-2013-de-francois-hollande/

5 Duvert, Yann. “Ayrault, un bilan au goût d’inachevé,” BFMTV, le 1 avril 2014.

http://www.bfmtv.com/politique/ayrault-un-bilan-gout-d-inacheve-744655.html

6 Agence France-Presse, “Remaniement : Matignon annonce la démission de Jean-Marc Ayrault et de son gouvernement,” le 31 mars 2014.

http://www.lepoint.fr/politique/remaniement-matignon-annonce-la-demission-de-jean-marc-ayrault-et-de-son-gouvernement-31-03-2014-1807653_20.php

7 d’Allonnes, David. « Manuel Valls, un ambitieux à Matignon.” Le Monde, le 31 mars 2014.

http://www.lemonde.fr/politique/article/2014/03/31/manuel-valls-un-ambitieux-a-matignon_4393158_823448.html?utm_source=dlvr.it&utm_medium=twitter

8 Karayan, Raphaële, “Quelle politique économique avec Manuel Valls?” L’Express, le 1er avril

2014. http://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/quelle-politique-economique-avec-manuel-valls_1504859.html

9 “Le gouvernement Valls 1, un des plus courts de la Ve République,” Le Nouvel Observateur, le

25 août 2014. http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/20140825.OBS7096/le-gouvernement-valls-1-le-plus-court-de-la-ve-republique.html

10 “Loi Macron: le 49-3 pour éviter “dix jours de guérilla parlementaire” selon Valls,” Le Monde,

le 17 juin 2015. http://www.lemonde.fr/politique/article/2015/06/16/loi-macron-les-socialistes-divises-sur-le-49-3_4655268_823448.html

11 Simon, Marie, “Congrès du PS: les frondeurs irréconciliables n’ont pas fini de fronder,”

L’Express, le 7 juin 2015. http://www.lexpress.fr/actualite/politique/ps/congres-du-ps-les-frondeurs-irreconciliables-n-ont-pas-fini-de-fronder_1687076.html

12 Fournier, Audry, “Emmanuel Macron: “Le Libéralisme est une valeur de la gauche,” Le Monde, le 28 septembre 2015. http://www.lemonde.fr/festival/article/2015/09/27/emmanuel-macron-le-liberalisme-est-une-valeur-de-la-gauche_4774133_4415198.html

13 Equy, Laure, Alemagna, Lillian, Dodet, Rémy, “Feux de clans au Parti Socialiste,” Libération,

le 22 octobre 2014. http://www.liberation.fr/france/2014/10/22/feux-de-clans-au-parti-socialiste_1127468

14 Ibid.

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